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   L'Euro-méditerranée, entre l'Occident et l'Orient



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 Dimanche 14 Décembre 2008

 Pour l’instauration d’un nouveau Mare Nostrum


Par Charles Coutel
Université d'Artois




Le thème de mon intervention s’inscrit dans le droit-fil des préconisations du Forum Civil de Barcelone des 29 novembre au 1 décembre 1995 ; on y confirma que :
« le dialogue et le respect entre les cultures et les religions sont une contribution nécessaire au rapprochement des peuples (de la Méditerranée) ».

La Conférence de Bologne de l’année suivante insista de nouveau sur « la dimension immatérielle du patrimoine méditerranéen (les traditions, l’écrit, l’audiovisuel) ». Mais, la communauté internationale fit une « lecture sécuritaire » du processus de Barcelone, reléguant la question de la civilisation méditerranéenne au second plan.
Notre rencontre de Marseille et ses prolongements humains et éditoriaux sont donc les bienvenus, d’autant plus que si l’on en croit Giuseppe Sacco dans un récent article de la revue « Commentaire », il y a urgence à renvoyer dos à dos les deux idéologies réductrices qui contribuent largement à occulter le concept civilisationnel de Méditerranée (1). Pour ce chercheur italien, deux projets réducteurs se font face actuellement :

-d’abord la volonté des intégristes de refondation du Califat autour des stratégies de Ben Laden. La diversité culturelle méditerranéenne se trouve niée.

-ensuite la théorie du « choc des civilisations », autour des thèses de Huntington constituant un prétendu antagonisme entre le Nord et le Sud ; ce fut aussi en 1935 la thèse de l’historien Henri Pirenne pour qui « l’arrivée de l’Islam a eu pour conséquence de séparer définitivement l’orient de l’occident, en mettant fin à l’unité méditerranéenne. »(2) Là encore négation de la puissance intégratrice et civilisationnelle de la Méditerranée définie comme Mare Nostrum.

Notre tâche éthique et philosophique me semble donc de renvoyer dos à dos ces scenarii catastrophiques en nous situant bien en amont de ces clivages géopolitiques et idéologiques. Cette clarification peut faciliter les débats et les décisions proprement politiques. A côté des urgences géopolitique, écologique, sociale et économique qui portent et justifient l’Union pour la Méditerranée, il y a une urgence civilisationnelle à refonder une philosophie d’ensemble du Mare Nostrum. Pour accomplir cette tâche, il n’est plus suffisant de se référer aux modèles abstraits et parfois iréniques hérités de Fernand Braudel ou encore d’André Siegfried, même s’ils constituent autant de références et d’idées régulatrices(3). Nous leur devons de nous rappeler que le devenir de l’idée d’Europe est largement lié au devenir de l’idée de Méditerranée. Mais pour ne pas se contenter d’un recours incantatoire et nostalgique aux modèles théoriques statiques de l’historiographie classique, tout en prenant en compte l’urgence indiquée par Giuseppe Sacco, il nous faut dégager une nouvelle méthodologie. Ce programme nouveau est résumé par André-Louis Sanguin qui écrit dans l’introduction de son ouvrage « Mare Nostrum » :

« Même si la Méditerranée garde l’image d’un berceau traditionnel de la civilisation, des cultures et des religions, il n’en demeure pas moins qu’elle reste une source de conflits et de tensions. ».(4)

Nous sommes donc devant un problème méthodologique inédit et sérieux : comment travailler concrètement mais aussi sereinement à reconstituer les conditions civilisationnelles d’une restauration d’un nouveau Mare Nostrum , alors que la situation géopolitique mondiale, européenne et aussi méditerranéenne actuelle est défavorable à cette réinstauration (tensions Nord/sud, Est/Ouest, Occident/Orient, chocs des intégrismes, etc.) ? Pour répondre à ce problème, nous allons nous aider des conseils et des analyses de trois penseurs qui eurent aussi à se poser le même problème dans des situations théoriques et pratiques précises. Puis, nous reviendrons, sur un mode programmatique, sur les conditions concrètes d’une réinstauration d’un nouveau Mare Nostrum, préalable civilisationnel et philosophique d’une Union pour la Méditerranée.

L’apport de Jeanne Ladjili-Mouchette et de Rémi Brague

La juriste tunisienne Jeanne Ladjili-Mouchette est l’auteur d’un ouvrage sur l’histoire juridique de la Méditerranée paru chez Publisud en 2007. Il s’agit pour elle de comparer, non de confronter le droit romain et le droit musulman. Cette lecture plurielle suppose le repérage et le dépassement d’un obstacle épistémologique majeur que l’auteur nomme « l’occultation du concept unitaire de méditerranée. » L’auteur insiste sur la fonction intégratrice et fondatrice du concept romain de Mare Nostrum mais nous avertit que cet héritage ne sera clair que si nous faisons l’effort, tout bergsonien, de lutter contre les truismes et stéréotypes dont nous nous servons pour parler de cet héritage méditerranéen ; elle précise :

« La communication entre les civilisations est possible dès l’instant où l’on prend la peine d’éclairer les mots si souvent piégés, où l’on prend la peine de remonter à la racine des mots et des institutions. »(5).

Reprenant une intuition d’A.Siegfried mais aussi de Simone Weil, elle ajoute :

« L’Orient et l’Occident contiennent (…) toujours implicitement le concept de Méditerranée. »(6).

L’occultation du concept unitaire de Méditerranée nous tromperait à la fois sur l’essence de la Méditerranée mais aussi sur l’essence de l’idée d’Europe : les récents malentendus franco-allemands sur l’Union pour la Méditerranée mais aussi le différend gréco-turc n’auraient-ils pas comme origine cette confrontation difficile des lexiques et des mémoires, hérités de l’histoire ? Cette chercheuse nous aide donc en parlant d’occultation et non plus de disparition du modèle méditerranéen. Elle ouvre un programme de travail et de mémoire. En effet, l’oubli de l’idée unitaire de Méditerranée (héritée du Mare Nostrum romain) a donc renforcé le contresens sur l’idée d’Europe réduite au seul Occident. Ce contresens accentue sans doute le préjugé selon lequel l’Orient serait l’opposé de l’Occident. Cette opposition factice se cristallise dans une opposition irréductible entre chrétienté et Islam. Ce contresens réduisant l’Europe à l’Occident occulte le grand principe intégrateur hérité du Mare Nostrum romain qui insiste sur le commun et fructueux dialogue Orient/Occident. On doit à Rémi Brague le concept de secondarité culturelle qui permet de penser la romanité méditerranéenne comme héritage d’une tradition civilisationnelle qui la précède et la fonde (en l’occurrence la Grèce pour les Romains)(7). Ce principe permet de comprendre comment l’Orient et l’Occident dépendent l’un de l’autre pour se comprendre eux-mêmes au sein d’une même et hospitalière entité européenne(8). Ce principe de secondarité culturelle est méditerranéen de part en part et rend possible toute refondation du Mare Nostrum ; la Méditérranée ne peut se penser que comme continuation innovante d’un héritage. Cette analyse unit les trois termes qui nous occupent : « Mémoires, histoire, patrimoines ». L’Europe est donc dialogue de l’Orient et de l’Occident par la Méditerranée interposée. Le Mare Nostrum n’est donc pas « occidental » voire « chrétien » puisqu’il nous vient du monde romain qui précède l’opposition factice entre Orient et Occident et a fortiori l’opposition entre Chrétienté et Islam (voire Judaïsme). Mais ce programme demeure trop sémantique et abstrait ; il nous faut être prudent avec les mots en n’oubliant pas l’urgence indiquée par Giuseppe Sacco. C’est sans doute vers Paul Valéry et son « expérience méditerranéenne » qu’il nous faut maintenant nous tourner pour être plus précis.

Actualité de « l’expérience méditerranéenne » de Paul Valéry

Dans un texte connu intitulé La Liberté de l’esprit datant de 1939, Paul Valéry résume ainsi son « expérience méditerranéenne » :

« Combien de choses se sont développées sur les bords de la Méditerranée, par contagion ou par rayonnement. Ainsi s’est constitué ce trésor auquel notre culture doit presque tout, au moins dans ses origines ; je puis dire que la Méditerranée a été une véritable machine à fabriquer de la civilisation. »(9)
La civilisation européenne procède de la Méditerranée , véritable « machine à fabriquer de la civilisation ».
Entre 1931 et 1933, Paul Valéry médita sur ce qu’il nomme la « fonction de la Méditerranée ». Ce philosophe se tient au plus près du sens premier du mot « Méditerranée » qui apparaît au XVIè siècle avec le sens de « ce qui est au milieu des terres, séparé des continents » ; « étendue d’eau au milieu des terres »(10). Ce jeu de la terre et de la mer attire le regard vers le large. La terre influence la mer et la mer influence la perception de la terre(11). Sur le rivage, le regard fait l’expérience du possible : variation infinie des humeurs et des couleurs de la mer ; variété infinie imprévisible des bateaux et de ceux qui viennent de loin ; l’auteur précise dans Inspirations méditerranéennes :

« un regard sur la mer c’est un regard sur le possible (…) c’est sans doute un germe de philosophe, de la philosophie à l’état naissant. »(12)

La fréquence, la variété et la richesse des échanges possibilisent et critiquent les cultures de départ ; Paul Valéry insiste sur la « concurrence des négoces, des influences, des religions » donnant lieu à une « fermentation des esprits. »(13) On comprend mieux ce qui est occulté par l’appauvrissement du concept unitaire de Méditerranée : la confrontation continue et critique des points de vue et l’acceptation du patrimoine de celui qui vient de loin. Un document serait à citer pour confirmer cette vitalité de la circulation à l’intérieur de la Méditerranée mais aussi de la Méditerranée vers le Nord et l’Est de l’Europe : le rayonnement dans toute l’Europe, via la Méditerranée, des échanges commerciaux et des comptoirs de Gênes et de Venise au XIVè siècle avec le reste de l’Europe (ce rayonnement va de la Mer Noire aux côtes des Pays-Bas).
La situation de la Méditerranée intègre donc l’échange possible des points de vue, des mots, des croyances mais aussi des écritures et des marchandises (songeons au double sens du mot commerce). Ce rôle de la mer dans la représentation de l’avenir et du possible est largement développé dans l’ouvrage de Michel Mollat du Jourdin L’Europe et la Mer, paru au Seuil en 1993. Paul Valéry place au centre de son expérience méditerranéenne une véritable philosophie de la mer, comme lieu de l’émergence des possibles futurs ; notons que c’est à l’issue d’un voyage maritime que Thomas More situe la découverte de l’île d’Utopie !
Mais en 1933, Paul Valéry va faire plus ; de cette philosophie de la mer comme matrice civilisationnelle de la Méditerranée, réceptacle de possible civilisationnel, l’auteur produit une traduction institutionnelle extrêmement originale et relativement méconnue : le projet d’un Centre Universitaire méditerranéen. Ce projet figure en bonne place dans le recueil intitulé Regards sur le monde actuel. Un passage de ce texte nous situe au coeur de la problématique de notre atelier et de nos Etats généraux(14). Après avoir précisé la « fonction de la Méditerranée » matrice de l’esprit européen, Paul Valéry insiste sur ce qui pourrait être le programme d’histoire qu’enseignerait le Centre Universitaire méditerranéen. L’intérêt de cette page est de penser ensemble les trois thèmes qui nous occupent aujourd’hui : « Mémoires, histoires, patrimoines » : le patrimoine cristallise les mémoires qui acceptent d’avoir une histoire.

Un enseignement qui prend comme thème l’histoire de la « fonction de la Méditerranée » devrait s’attacher aux problèmes suivants :

1. Repérer les événements fondamentaux qui rendent possible la civilisation méditerranéenne notamment à travers l’étude « de la propagation ou introduction des nouveautés( l’écriture, les croyances, les inventions techniques) ».

2. Repérer les processus par lesquels coexistent à diverses époques des Etats proches mais à la fois « prodigieusement différents ». L’auteur cite les cas de l’Egypte et de la Phénicie, Rome et Carthage, Louis XIV et les Barbaresques…) Cette diversité concomittante dégage l’idée « d’équilibre méditerranéen (…) tantôt rompu, tantôt rétabli. »

3. Repérer les processus et les événements par lesquels cet équilibre méditerranéen se perd pour mieux se reconstituer plus tard. Paul Valéry nomme « système méditerranéen » l’ensemble de ces continuités. La présence de la mer rend possible le retour critique sur soi durant tout voyage sur le modèle traditionnel du voyage d’Ulysse dont la route pourrait heureusement croiser celle de Simbad le Marin pour reprendre une belle image de Paul Balta.

La nature critique et autocritique de cette histoire de la « fonction de la Méditerranée » trouve sa justification épistémologique et scientifique au cœur du « système méditerranéen » (Thalès, le géomètre grec, méditant sur les ombres triangulaires des Pyramides). Cette expérience méditerranéenne de Paul Valéry a donc une strate poétique mais aussi une strate politique et institutionnelle. Nous savons que ce projet de Centre Universitaire méditerranéen n’a connu qu’une timide mise en place et qu’on peut le regretter ; il aurait pu contribuer à la déconstruction de la caricature grotesque du Mare Nostrum que Mussolini a tenté de mettre en place sur une base colonialiste, impérialiste et raciste. La dégradation fasciste du Mare Nostrum en « décorum romain » grandiloquent est strictement contemporaine de la dégradation et la « désorientation » nazie du concept philosophique et humaniste d’Europe. La perversion fasciste de la romanité est sans doute une des causes de l’occultation du concept humaniste et unitaire du Mare Nostrum romain. C’est forts de ces avertissements qu’il convient d’entendre l’avertissement que nous donne Simone Weil en 1943 dans une Note destinée au Général de Gaulle :

« Nous avons besoin d’une injection d’esprit oriental (…) L’Europe n’a peut-être d’autre moyen d’éviter d’être décomposée par l’influence américaine qu’un contact nouveau, véritable, profond avec l’Orient. »(15)

Tout le but de Paul Valéry n’est-il pas d’anticiper sur une réponse à cette crainte de Simone Weil ? On le voit, l’approche valéryenne est on ne peut plus moderne car elle se situe en-deçà de nos réductions hâtives et de nos urgences parfois trompeuses. Pour lui, seule importe la mise en place d’un Centre d’enseignement et d’éducation mutuelle qui analyserait cette matrice civilisationnelle méditerranéenne elle-même matrice de l’idée d’Europe véritable dialectique vivante de l’Orient et de l’Occident, au sens d’une quête de l’universel et d’une humanité commune.
Les choses pourraient s’arrêter sur cette apologie, légèrement nostalgique, de l’expérience méditerranéenne de Paul Valéry. Mais nos questions initiales demeurent ainsi que les urgences indiquées par Giuseppe Sacco. Comment donc progresser vers une solution plus concrète, comme nous y invite l’Union pour la Méditerranée ?

Actualité de Paul Ricoeur

C’est peut-être Paul Ricoeur qui nous aide à répondre dans un texte de 1992 intitulé « Quel ethos nouveau pour l’Europe ? » figurant dans le volume « Imaginer l’Europe » paru au Cerf.
Une question se pose en effet : comment penser l’unité du modèle civilisationnel européen (ou méditerranéen) au moment où ce modèle semble se fragiliser du fait des tensions, des malentendus, voire des conflits ouverts ou larvés ? Le coup de génie de Paul Ricoeur est de proposer trois modèles intégrateurs de la diversité historique, religieuse, politique de l’Europe et de la Méditerranée à partir de la prise en compte de cette diversité même. Ce geste de Paul Ricoeur s’intègre dans le projet méditerranéen de Paul Valéry mais aussi dans le projet de nos Etats Généraux, portés eux-mêmes par le processus de Barcelone.
Quels sont ces modèles proposés par Ricoeur ?

1) Le modèle traductologique. Seule une approche traductologique permet de respecter la diversité des langues méditerranéennes au sein de ce que le philosophe nomme « le principe d’universelle traductibilité » des diverses langues. La diversité des langues et des cultures eut toujours à se traduire. Cette hospitalité linguistique écarte toute tentation d’imposer un modèle linguistique unique et réducteur. Chaque langue doit être l’invitée des autres. On devine la conséquence institutionnelle et universitaire de ce premier modèle traductologique qui permet le maximum d’unité dans le respect du maximum de diversité linguistique et culturelle (voir les interventions dans les Ateliers traitant de l’Education et des échanges universitaires). Cherchons la présence des autres langues dans notre langue maternelle. L’épicentre institutionnel et universitaire de ce premier modèle intégrateur serait, selon moi, Alexandrie, lieu de la traduction des cultures juive, grecque et arabe (production de la Septante). C’est tout Philon d’Alexandrie qu’il nous faut citer et relire.

2) L’échange de mémoires. Ce second modèle nous situe au cœur de notre Atelier. Paul Ricoeur nomme « échange de mémoires » l’effort que chaque partenaire euro-méditerranéen doit déployer pour repenser son histoire avec les yeux de l’autre ; le programme valéryen de 1933 nous indiquait des thèmes généraux possibles ou des lieux de cet échange. Il s’agit ici d’être plus précis : voir par exemple, Rome avec les yeux de Carthage et Carthage avec les yeux de Rome (songeons au Salammbô de Flaubert). Il s’agit de se mettre vraiment du point de vue de l’autre : dès lors nous pouvons dresser la liste des promesses passées et non tenues, des douloureuses frustrations, des commémorations truquées ou des oublis officiels (génocides, colonisations, répressions, incendies de bibliothèques,…) Toutes les repentances médiatisées ne remplaceront pas l’histoire précise des crimes, et des mensonges d’Etat. Si ce travail d’échange des mémoires s’effectue, une « identité narrative » nouvelle devient possible : une nouvelle manière de se raconter avec le regard et les mots des autres réactiverait le cadre civilisationnel occulté, oublié et même méconnu. Plusieurs histoires sur le même événement peuvent dès lors cohabiter (sur les Croisades, par exemple). Ce nouveau modèle amplifie le premier car il nous force à découvrir la richesse symbolique des autres : combien de Français, par exemple, font-ils l’effort d’étudier le Coran, la Bible, dans le texte original ? Ainsi de nouveaux événements ou personnages fondateurs rassembleraient les esprits et les cœurs : la figure d’Abraham n’est-elle pas commune aux Juifs, aux Chrétiens et aux Musulmans ? Les villes d’Alexandrie ou d’Istanbul ne rassemblent-elles pas les vestiges de toutes les cultures méditerranéennes ? A l’hospitalité traductologique (dont la Pierre de Rosette pour être le symbole) s’ajoute l’hospitalité narrative et symbolique au sein d’une identité vivante , bien que « versatile », de la Méditerranée. D’où la belle remarque de Paul Ricoeur :
« Le passé(…) est vivant dans la mémoire grâce aux flèches de futurité qui n’ont pas été tirées ou dont la trajectoire a été interrompue (…) La délivrance de ce futur non accompli du passé est le bénéfice majeur qu’on peut attendre du croisement des mémoires et de l’échange des récits. »(16)

Les promesses non tenues dans le passé deviennent des occasions non de nostalgie mais de créations originales : ainsi une partie importante de la musique populaire grecque (le rebetiko notamment) s’inspire encore de la communauté grecque d’Asie Mineure par delà mais aussi en deçà de l’expulsion des années 1920 par les Turcs ; citons aussi l’actuel « melting pot » poético-artistique du Liban cosmopolite et multiconfessionnel. Ce second modèle d’échange de mémoires est plus intégrateur que celui provenant de la posture traductologique mais il reste encore à la surface car il néglige le principal obstacle qu’il nous faut surmonter pour refonder un Mare Nostrum.

3) Le modèle du pardon. Ce troisième modèle proposé par Paul Ricoeur n’est pas pensé sur le modèle d’abord religieux mais sur le mode éthique. La persistance de la diversité des cultures et sa dérive caricaturale en hostilité provient de notre indifférence envers la souffrance des autres peuples et des individus. Faisons d’abord l’histoire de nos blessures encore ouvertes et de nos frustrations traumatiques avant de nous congratuler. Le philosophe poursuit : « Il faut cette fois partir de la souffrance des autres, imaginer la souffrance des autres, avant de ressasser la sienne propre. » (Ib). Nous faisons plus encore que dans les deux autres modèles : certes nous devons parler la langue des autres, nous devons partager leurs récits mais maintenant souffrons avec eux en prenant la mesure des souffrances que notre suffisance ethnocentrique a suscitées. Ici l’incantation ou la repentance ne suffiront pas ; il faut cheminer ensemble et créer de nouvelles œuvres en commun (reconstruire et enrichir ensemble les bibliothèques d’Alexandrie ou de Sarajevo). L’accueil du récit de la souffrance de l’autre (de l’Algérien pour le Français, du Français pour l’Algérien, le dialogue nécessaire des Grecs et des Turcs), s’attaque directement à l’irréversibilité fataliste des jugements et des stéréotypes. Il devient possible de recréer un patrimoine plurivoque au sein d’un même espace civilisationnel. Nous pouvons désormais nous pardonner les uns les autres : le pardon présent rend possible le don futur et la reconnaissance du patrimoine passé et commun. Paul Ricoeur précise : « Pour se lier par la promesse, le sujet de l’action devait aussi pouvoir se délier par le pardon. » (Ib.) La promesse n’est-elle pas le préalable éthique de tout projet politique ? Paul Ricoeur conclut : « Sans le signe du pardon, le coupable serait tenu pour capable d’autre chose que de ses délits et de ses fautes(…) Tu vaux mieux que tes actes. » (songeons au voyage du Président Sadate à Jérusalem).

Ces trois modèles intégrateurs de Paul Ricoeur en 1992 remplissent le cadre programmatique proposé par Paul Valéry en 1933, notamment quand il nous présentait les thèmes historiques à enseigner dans le cadre de son Centre Universitaire. Grâce à ces trois modèles, il devient possible de maintenir la diversité des voix et des cultures méditerranéennes, en faisant l’effort de se connaître sans se renier ni oublier. Appelons nouveau Mare Nostrum l’ensemble de ces efforts éthiques, historiques et civilisationnels qui donnent force et vigueur à ces trois modèles intégrateurs de Paul Ricoeur, au sein du programme méditerranéen toujours actuel de Paul Valéry et de cette belle initiative des Etats Généraux Culturels méditerranéens de Marseille.





Conclusion : pour un nouveau Mare Nostrum

Notre itinéraire philosophique doit se traduire maintenant en conclusions et propositions. Le programme valéryen et les modèles intégrateurs de Paul Ricoeur n’ont de sens et d’intérêt que s’ils inspirent des initiatives pédagogiques, institutionnelles voire politiques concrètes. L’Union pour la Méditerranée n’a de sens que si elle fonde un vrai projet de civilisation pour reprendre la belle idée de Mezzi Haddad, le philosophe tunisien.
La fonction de la Méditerranée, au-delà des stéréotypes et des réductions, est justement de faire dialoguer les cultures au sein d’une appartenance commune à la Méditerranée, « machine à fabriquer de la civilisation » pour reprendre la formule de Valéry. Le mérite de notre rencontre de Marseille est d’occuper un lieu intermédiaire entre le politique et l’institutionnel en pensant les outils de médiation philosophique capables d’ « orienter l’avenir » pour reprendre la formule de la Charte de la Communauté des peuples de la Méditerranée. Le projet de « prospérité partagée », de paix et d’hospitalité culturelle ne sera possible que si nous osons reconnaître notre dette à l’égard de ce Mare Nostrum, véritable matrice de l’Europe ; cette Europe dès lors qu’elle n’est plus réduite à l’Occident, doit presque tout à la Méditerranée. Les divers philosophes rencontés et médités , Rémi Brague, Paul Valéry et Paul Ricoeur , nous aident sans doute à penser le moyen de réinstaurer le Mare Nostrum dont notre monde a tant besoin pour conjurer le chant des Sirènes et indiquer le cap vers une Humanité plus fraternelle.


Charles Coutel
Université d’Artois charles.coutel@univ-artois.fr



Notes :
-1- Numéro du trentième anniversaire.
-2- Extrait de Mahomet et Charlemagne , Paris , PUF , 1935
-3-Citons cet extrait de la conférence à Harvard de 1955 où A. Siegfried précise : « L’Europe, sans le facteur méditerranéen n’est pas elle-même et la civilisation européenne sans la Méditerranée perd l’un des aspects les plus typiques de sa personnalité. »
-4- Paru chez L’Harmattan en 2000.
-5-Edition citée p. 774.
-6- Ib.pp 44-45..
-7- Voir les pages 7 à 24 de notre petit livre Orienter l’Europe , la Turquie et nous , Pleins Feux , 2005.
-8- C’est pourquoi il n’y a pas de « culture européenne » mais bien une civilisation du Mare Nostrum, fondée sur le dialogue vivant Orient /Occident . Il n’est pas nécessaire de présenter les livres classiques de R.Brague , cette première partie de notre intervention leur doit beaucoup.
-9-Oeuvres Complètes, La Pléiade II, p.1084.
-10- Voir le texte de F.Taglioni , dans Mare Nostrum , op.cit..
-11- Se souvenir de Noces d’ A.Camus.
-12- Oeuvres complètes éd.cit,; I , p.1093.
-13- Ib.
-14- Ces analyses se situent aux pages 1140 et 1141 des O.C. de La Pléiade dans le tome II.
-15- Voir le commentaire de ces pages de S.Weil dans Orienter l’Europe, op.cit.
-16- Ib.p. 112.





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