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Dimanche 21 Octobre 2018

 Lettre n°14: Chronique de l'antirépublique


   Vrais et faux souvenirs de l'esclavage et de la traite négrière



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 Jeudi 03 Janvier 2008

 par Lucille Desmoulins


De nombreuses associations de par le monde estiment que l’esclavage des Noirs et la traite transatlantique constituent des événements historiques occultés dont la méconnaissance influe sur le traitement dépréciatif dont font l’objet les Noirs aujourd’hui. Issue des Antilles et du monde afro-américain, cette vision repose sur des faits réels mais se révèle in fine être une construction idéologique déformante de la réalité.

Du côté des faits incontestables, on peut ranger le fait que l’histoire de l’esclavage et de la traite est peu enseignée dans les écoles alors qu’elle concerne des événements considérables, qui ont meurtri et tué des millions de personnes. Ces crimes contre l’humanité ont conduit à des traitements inhumains et dégradants (lire par exemple, Eric Mesnard, Histoire des traites négrières et de l’esclavage (avec Aude Désiré), CRDP de l’Académie de Créteil, novembre 2007). L’économie de la traite a en outre marqué le continent noir en termes de main d’œuvre manquante et de réorientation des circuits commerciaux au détriment d’un développement endogène des pays affectés. Des travaux historiques, en Afrique, aux Antilles et dans les anciennes métropoles coloniales et négrières commencent à mettre à jour l’ampleur des dégâts et ils doivent être encouragés (lire par exemple, Marcel Dorigny et Bernard Gainot, Atlas des esclavages, Autrement, Paris, 2006). La loi dite Taubira du 10 mai 2001 et l’instauration d’une journée nationale de commémoration peuvent peut être contribuer à faire avancer les choses.

Cependant, ce constat sur lequel on peut aisément s’accorder s’accompagne d’interprétations très idéologiques, beaucoup plus contestables. En premier lieu, des historiens, tels les promoteurs d’une prétendue « fracture coloniale », tracent une ligne causale directe entre ces événements dramatiques trop méconnus et la situation des Noirs en Occident aujourd’hui, notamment la permanence du racisme dont ils sont victimes. Des associations de « descendants d’esclaves » ont été créées qui vont parfois jusqu’à exiger des réparations pour les préjudices subis et leurs conséquences actuelles. Certaines collectivités locales françaises organisent des réunions d’information dans les écoles sur la traite et l’esclavage, proposent des voyages éducatifs aux élèves en Afrique (au Mémorial de Gorée au Sénégal notamment).

Les stéréotypes dépréciatifs sur les Noirs perdurent à l’évidence et le discours du président Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet 2007 le confirme (Lire par exemple Anne-Cécile Robert, « L’Afrique au kärcher », Le Monde diplomatique, septembre 2007). Un soupçon raciste de déraison et d’incapacité congénitale pèse toujours sur les Africains, quand on ne les considère pas aussi comme des fraudeurs que seuls des tests ADN peuvent démasquer. Mais, à ces stéréotypes nauséabonds, n’est-on pas en train d’en opposer d’autres tout aussi faux ?

Définir les Noirs comme « descendants d’esclave » constitue un choix, entre les ancêtres notamment. Les Noirs, même descendants d’esclaves, ont eu des ascendants qui ne l’étaient pas (avant l’esclavage par exemple) ou qui ont peut-être été des combattants de leur liberté (lors de révoltes d’esclaves par exemple). D’autre part, on globalise en faisant des Noirs une catégorie homogène. Or, comme tout groupe humain, ils sont divers. Certains ont été esclavagistes et il faut entendre les conversations parfois très dures qui peuvent avoir lieu entre des Haïtiens et des Africains sur ce thème pour s’en rendre compte. Se définir comme descendants d’esclave constitue un positionnement politique, pas purement historique.

D’autre part, on peut se demander si on ne fabrique pas a posteriori des identités qui se révèleront factices parce que très éloignées des problématiques du présent. Étudier l’histoire et perpétuer une mémoire est une démarche souvent fructueuse mais cette démarche risque d’aboutir à une dépolitisation des débats : l’analyse des rapports sociaux et des politiques économiques s’efface au profit de visions culturalo-politiques. En outre, ces visions deviennent stigmatisantes quand elles enferment des individus dans un passé qui n’est souvent que très partiellement le leur. Sans compter qu’elles globalisent aussi « à l’autre bout » : les Blancs deviennent en bloc les descendants des négriers. Or, si le commerce des humains a effectivement joué un rôle dans le développement du capitalisme, la grande majorité des peuples européens n’a jamais vu la couleur de la prospérité ! Les exploiteurs de là-bas sévissaient aussi ici (lire par exemple, La colonisation, la loi et l’histoire sous la direction de Claude Liauzu et Gilles Manceron, Syllepse, Paris, 2006).

L’histoire, que tous les Républicains chérissent, est devenue, entre les mains de certains (de François Furet à Catherine Coquery-Vidrovitch) un puissant instrument idéologique de destruction de l’espace commun (dépolitisation des enjeux et stigmatisation des individus enfermés dans des « identités ») mais aussi parfois de dénigrement plus ou moins insidieux de la République qui couvrirait le racisme du grand manteau du mythe nationaliste.


Lucille Desmoulins


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