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Mardi 18 Septembre 2018

 Lettre n°33: Chronique de l'antirépublique


   L'école publique rééduquée



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 Vendredi 20 Novembre 2009

 par Jérémy Mercier



« Finis les complexes. A mon âge, je me sens enfin libre vis-à-vis de l'orthographe. Il faut savoir qu'il reste deux tabous en France : la masturbation et les fautes d'orthographe » (F. de Closets)


A toute période ses outils de domination et ses nouveaux maîtres. La droite se veut, dit-on, décomplexée. Elle l’est jusqu’à très basse altitude, jusqu’à abandonner le sens de l’Etat, la langue française, les institutions qui, comme l’école publique, assurent l’égalité indispensable des citoyens. D’un Christian Estrosi ne sachant pas écrire « service public », à un Frédéric Lefebvre qui renvoie ses fautes d’orthographes à son téléphone « Blackberry », il n’y avait qu’un pas pour que le gouvernement se décide à modifier l’école en profondeur selon des exigences qui lui sont propres. Etrangement, elles sont aussi européennes. Lorsque, entre autres, Nicolas Sarkozy s’exprime sous la forme de : « on apporte aux participations les participations qu'à la Caisse, les participations qu'à l'Etat », ou bien par « nous on fait confiance et vous adhérer à cette stratégie offensive » sur le site de la Présidence de la République, il n’est pas surprenant que les enseignants fassent l’objet de vives mises au pas. Ainsi, l’école publique est rééduquée. Elle doit, lit-on dans un récent rapport, s’adapter à la société.


Le ministre Darcos avait, l’année dernière, retiré sa réforme du secondaire, sous la pression des manifestants qui s’y opposaient. Aujourd’hui, Luc Chatel qui lui succède à ce poste, remet le couvert. L’école publique ne doit plus répondre à des nécessités démocratiques, mais elle doit s’ouvrir aux besoins de la société et de l’économie libérale. Pour un tel théorème visant à « adapter le lycée au monde d’aujourd’hui », le rapporteur était tout trouvé. Le directeur de Sciences-Po, Richard Descoings ne risquait pas de contrarier la machine. Ainsi, son rapport s’harmonise avec la suppression des RASED et d’enseignants dans le primaire, l’instauration du fichier « base-élève » et une modernisation des programmes, souvent réactionnaire. Sans dénaturer son propos, son texte repose sur la forme syllogistique du type « Tous les lycéens veulent un emploi », « l’entreprise propose un emploi », donc « tous les lycéens doivent s’adapter à l’entreprise ». Un tel esprit de logique, à en impressionner Jean Sarkozy qui écrivait sur son blog : « Je pense que le faussé risque de se creuser davantage si on réduit le débat d'idées à des questions futiles » permet toutefois de mieux saisir pourquoi, en matière de lutte contre l’absentéisme scolaire, le gouvernement a même mis en place pour cette rentrée une récompense par de l’argent aux élèves les plus assidus (Le Figaro, 2/10/09).


Mais, dira-t-on, le rapport Descoings s’inspire de l’air du temps. Les lycéens, en effet, ne sont plus considérés par les pouvoirs publics comme des futurs citoyens pour qui penser, juger, se cultiver, s’émanciper par l’esprit critique serait une priorité à charge de l’instruction. Richard Descoings nous prend au mot. Il souligne ainsi qu’ils sont « de jeunes adultes » devant aujourd’hui évoluer dans un « lycée comme lieu de vie », à la « découverte des métiers » qui permet de rompre avec la « mésestime de soi » (!). Pour lui, « rénover les enseignements » doit s’inscrire dans une « révolution copernicienne » du système éducatif qui vise à faire graviter l’école autour de l’entreprise, de ses valeurs d’adaptation à la société et à ses « pratiques hors des murs ». On se demande d’ailleurs, à lire cette conclusion, à quoi celles-ci peuvent bien servir, sinon à supprimer, comme prévu par le député Apparu, 60 000 postes d’enseignants d’ici 2010. Valse des trois « i » à l’italienne, (informatica, inglese, impresa ; informatique, anglais, entreprise), ce rapport reprend en effet les mesures de la loi d’orientation Fillon de 2005 « lire, écrire, compter, cliquer » et les inspirations transalpines de M. Berlusconi en la matière. S’y retrouvent, pêle-mêle, l’autonomie progressive laissée aux établissements et aux régions, la mise en place d’un programme d’orientation précoce, le renforcement de l’intérêt local du pouvoir des entreprises. Adoptée en septembre dernier, la loi Carle permet d’y ajouter un fond catholique par la subvention des écoles privées.


L’historien Samuel Tomei rappelait récemment l’importance de l’instruction publique, qui se doit d’être très clairement distincte de l’éducation ou de l’efficacité pour réussir son pari d’ouverture à l’universel. Pour efficace et éducative que soit la réforme actuelle du lycée et la suppression de nombreux postes d’enseignants, l’instruction publique, ses instituteurs et ses enseignants n’ont pas dit leur dernier mot. Et ne soyons pas surpris si, d’ailleurs, ils s’expriment plus clairement que ceux qu’ils dénoncent.


Jérémy Mercier


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