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Mercredi 14 Novembre 2018

 Lettre n°59: Un mot dans l'air du temps


   La Culture



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 Lundi 21 Mai 2012

 par Jérémy Mercier

« Les valeurs marchandes montent et descendent.
La valeur esprit ne cesse de baisser
»
Paul Valéry

Oubliée littéralement de la campagne présidentielle alors qu’elle est lourdement attaquée par les pouvoirs publics, la culture, en tant que connaissance et pratique des Arts et des Lettres, est fort malmenée depuis plusieurs décennies. Retrouvera-t-elle un sens avec la fin heureuse du « sarkozysme » ? Espérons-le. L’épisode de la Princesse de Clèves, conforté par la suppression de la culture générale, et une langue officielle vidée de tout sens ou proche du borborygme (« Cass’toi, pauv… », « Zadig et Voltaire », pour ne rien citer des expressions aux noms d’oiseaux de Mme Nadine Morano) ont réussi à instiller, dans la société, la bêtise à visage découvert et une haine de la culture prononcée. On pourrait, dit-on, vivre libre sans. La France n’est pourtant pas Taiwan. Car si nous sommes largement dans une époque que Proust aurait qualifié celle des « célibataires de l’Art », notre École républicaine momentanément défaillante renforce gravement un tel état d’asphyxie intellectuelle dans la société qui brise le contrat social ; ce dont les médias ne sont, à leur tour, pas peu responsables.

Il faut lutter. Le temps du récit est aujourd’hui presque inexistant. Les références historiques s’amenuisent, la connaissance des clivages politiques essentiels également, et les œuvres ne font guère plus sens. Relire Proust, Beckett, Pic de la Mirandole, Baudelaire, Victor Hugo, Pasolini ou Fitzgerald, connaître des subtilités sur Géricault, Caravage ou de Vinci, Bach, Mozart ou Cavalli, savoir distinguer Jaurès de Clemenceau, Robespierre de l’abbé Pierre, offre pourtant un puissant moyen de résistance démocratique pour les plus jeunes. Résistance démocratique par la culture, d’autant plus importante durant la période actuelle d’impératif catégorique de nivellement des cerveaux conduisant au suicide des démocraties (pour reprendre un terme d’un ancien directeur du Monde Diplomatique, M. Claude Julien). Sera-t-il possible de renverser les choses ?

Une schizophrénie est, dans le même temps, à l’œuvre : d’une part, en effet, la culture n’est plus promue ni développée par les institutions (en dépit, dira-t-on des Journées du Patrimoine, de la Fête de la Musique, des musées ou des subventions dites « budgétivores » accordées pourtant si parcimonieusement aux théâtres ou aux opéras). D’autre part, elle est rabaissée, rabotée, nivelée, (si elle n’est pas instrument de snobisme par des élites pourtant incultes) à tel point que l’Art et la lecture sont considérés comme des activités très intimidantes. L’époque est bel et bien à la « castration mentale » (B. Noël). Une telle situation d’acculturation est malheureusement renforcée par le mainstream et l’entertainment, la « culture de masse », venant « assortir » les peuples (La Boétie) et empêcher l’exercice de ce droit de l’homme fondamental qu’est le droit de tout individu à jouir de la culture et à avancer par elle (préambule de la Constitution de 1958, al. 13 ; UNESCO ; Déclaration universelle des droits de l’homme, art. 27 ; Pactes de l’ONU).

Cette évolution rétrograde a deux conséquences : 1) la médiocrité et le cynisme dans notre société ; 2) la perte de sens et d’histoire du citoyen.

Ainsi, si Godard parla un jour de la « Pepsi Generation », la nôtre et la prochaine sera-t-elle celle de la moquerie face à la connaissance ? Époque où on s’enthousiasme du futile et de l’inconsistant, sans savoir réciter un poème de Rimbaud ou distinguer Bruegel de Titien, Tintoret de Caravage. On parle dans le vide et, au final, on entre dans une époque où « on n’y voit rien » (Arasse). Tout va vite, tout doit être spontané, exit la lenteur et la réflexion. « Ah oui Vélasquez, ça me dit quelque chose, c’est un joueur de foot ? » (sic). Drame et effet boomerang ou « retour de flamme » : cette américanisation culturelle du monde par le mainstream s’est traduite par le monopole croissant sur les images, le langage et sur les rêves. In fine, sur les choix d’existence. Biopolitique culturelle.

C’est ce que l’on peut appeler, avec Jean-Marie Hordé, les misères du « Démocratiseur ». La beauté artistique n’est plus alors conquête, l’important réside dans la réponse donnée aux attentes du public, un opéra de 4 heures ne fait plus sens, ennuie, embête, parler des Fleurs du mal aussi et passer en salle Nostra Signora dei Turchi de Carmelo Bene ne ramène plus personne. Les films de Straub n’en parlons pas. Tabucchi, tabou quoi ? Pessoa, intimidant et intranquile. Ah, la belle lurette…Alors qu’ils libèrent des puissances, des formes, des imaginations, du lexique, du recul sur la vie et de l’hospitalité sinon apprennent à sourire.

Il y a donc, dans notre société, un écrasement du sujet politique qui est mis en œuvre par les institutions quand la culture devient quantifiable, prisonnière des industries du divertissement et nivelée à son prix de revient. La doctrine néolibérale ne demandait pas mieux. Les classes populaires devraient restées aveuglées par le « facile » et se satisfaire de « peu ». Quand au ministère de la Culture et de la « Communication » (dont le terme n’a jamais plus disparu depuis 1997), ses cinq directions (archives ; musées ; musique, danse, théâtre, spectacles ; architecture, patrimoine ; livre), les DRAC et son fameux programme « Création » semblent à leur tour particulièrement défaillants. Les intermittents du spectacle pouvant pousser, à l’exemple italien contemporain, comme des fleurs sur du goudron. Autant dire, se contenter de survivre.

Loin, bien sûr, de nous de vouloir faire revivre les salons de Mme de Lambert, du siècle des Lumières ou les « Mardis » de la rue de Rome (pourquoi pas cependant ?). Mais le raz-de-marée privatiseur et l’homogénéisation culturelle ont transformé la culture en équipement pour le loisir et la distraction : en entreprise de soumission, en désœuvrement généralisé, en démembrement du cerveau (Stiegler). Une nouvelle culture officielle s’est progressivement mise en place, avec le renforcement d’un accès très inégalitaire aux livres, au théâtre, aux musées, à l’opéra, pire à la langue française. Bourdieu avait raison sur la culture comme idéologie des classes dominantes et celles-ci ont donc gagné. Hélas. Au fond, Althusser aussi avait raison, en en parlant comme d’un « appareil idéologique d’Etat ». C’est pourtant dans l’esprit des hommes, des citoyens que doivent être élevées, par les Arts et les Lettres, les défenses de la démocratie, de la République et de la paix (pour reprendre l’expression de l’acte constitutif de l’UNESCO, en 1946).

Récemment, la disparition de Raymond Aubrac pouvait à ce titre passer pour insignifiante pour une part de la société. C’était oublier ce que déclarait ce dernier dans son appel à une véritable insurrection pacifique lancé lors des 50 ans du Monde Diplomatique en 2004. Aubrac, résistant exceptionnel, fondateur du mouvement Libération Sud, membre de l’Armée secrète, arrêté avec Jean Moulin à Caluire en 1943 appelait de ses vœux :

« une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse, qui nous propose comme horizon pour notre jeunesse que la consommation marchande, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. Nous n’acceptons pas que les principaux médias soient désormais contrôlés par des intérêts privés, contrairement au programme du CNR ».

A quand ce souffle de culture et de décence ?


Jérémy Mercier


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