République !
Samedi 18 Mai 2013

 Lettre n°61: Chronique de l'antirépublique


   Résurgence des anti-Lumières



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 Jeudi 05 Juillet 2012

 par Anne-Cécile Robert



Pourquoi diable parler des anti-Lumières en 2012 ? Ce courant de pensée, né au XVIIIe siècle, avait pour objectif de combattre la philosophie des Lumières alors en pleine expansion et sa version réalisée : la Révolution française. De tels débats peuvent sembler anachroniques aujourd’hui. Et pourtant ! Petit à petit, depuis les années 1980, reparaissent les thèmes chéris de ce courant réactionnaire. Evidemment, personne (ou presque) ne défend la monarchie de droit divin ou ne prétend que les nobles disposent par nature de privilèges sur les autres êtres humains. En revanche, deux piliers des anti-Lumières ont effectué un retour fracassant dans la vie intellectuelle et politique en Europe et en Occident : d’une part, le fatalisme devant l’ordre immuable des choses et ses avatars ; d’autre part, la critique de la raison telle que les philosophes des Lumières, inspirés par Descartes, la concevaient, c’est-à-dire l’outil principal de l’émancipation humaine.


Les manifestations de fatalisme sont légion en ce début de XXIe siècle, en particulier dans le domaine économique. Les (ir)responsables publics passent leur temps à expliquer qu’il n’existe qu’une seule voie possible (à quelques virgules prêts) pour lutter contre la crise financière, qu’on ne peut pas agir autrement face à l’Europe, que trop de redistribution sociale pénaliserait les entreprises, que d’ailleurs les inégalités sont nécessaires au dynamisme économique, etc. La faible augmentation du smic par le gouvernement de Jean-Marc Ayrault, alors que le pouvoir d’achat des catégories populaires se réduit comme peau de chagrin, est ainsi justifiée par les « contraintes européennes », présentées comme des fatalités contre lesquelles on ne peut rien. De même, les causes de la crise financière de 2008 ont été occultées avec obstination, celle-ci étant perçues comme l’aléa d’un système sain par nature. On ne peut empêcher quelques brebis galeuses de semer la pagaille de temps en temps. Que voulez-vous, c’est ainsi : dans un océan d’esprits avisés et brillants, surnagent forcément quelques Jérôme Kerviel arrivés là par hasard…


Que ce fatalisme conduise irrémédiablement au maintien de la structure inégalitaire des revenus aurait sans doute paru normal aux porte-parole des anti-Lumières. Ces derniers ne considéraient-ils pas que les paysans étaient à leur place lorsqu’ils servaient gratuitement les nobles en accomplissant les fameuses corvées. Joseph de Maistre et Edmond Burke seraient sans doute très à l’aise dans notre monde mondialisé où ils figureraient probablement parmi les stars des commentateurs télévisés des Conseils européens.


Pas étonnant, dans ce contexte, que la raison fasse l’objet d’attaques en règle. Celle-ci ne saurait en effet perturber l’ordre naturel des choses défini par Dieu. Depuis les Lumières, il était communément admis dans les démocraties que l’être humain pouvait, par sa raison, maîtriser son destin. Les discours fatalistes rendent ce principe obsolète puisque le cercle des événements qui ne dépendent pas de la volonté humaine s’étend avec la zone d’impact de la crise financière. De manière plus perverse, la raison est attaquée sur sa gauche par une certains intellectuels dits progressistes. On lui reproche notamment de nier les sentiments et de proposer une vision mécanique de l’individu. Au XXe et au XXIe siècle, des sociologues de gauche comme Alain Touraine mettent ainsi en avant la subjectivité de l’être humain et sa part légitime d’expression personnelle au travers du thème de l’identité. Mais jamais les philosophes des Lumières n’ont défendu une conception fermée de la raison. Dans la palette des instruments de connaissance (foi, passion, raison), ils estimaient que la raison était la mieux à même de donner des résultats concrets et surtout partageables avec les autres humains, tous étant dotés de raison. Point n’était question d’attribuer à cette dernière un brevet d’exclusivité.


Par ailleurs, certains – tel Pierre-André Taguief - accusent la raison de conduire, sous certaines conditions, au totalitarisme, notamment par le biais des sciences et de l’idéologie du progrès. Mais ne confondent-ils pas raison et technosciences ? Ne donnent-ils pas de la raison une vision purement instrumentale ? Pour des philosophes comme Condorcet, le progrès technique n’était pas dissociable de progrès moral et ne devait pas l’être. Les Lumières ne séparaient pas les sciences de la culture et de l’éducation. On comprend mal alors que certains auteurs du XXe siècle – c’est le cas de l’Allemand Max Horkheimer - aillent jusqu’à prétendre que la « raison a conduit à Auschwitz ». Si les chambres à gaz relèvent effectivement de l’industrie de la mort, qu’y a-t-il de moins rationnel que l’idée de hiérarchie entre les races ?


On est loin de la critique constructive des dérives d’une raison absorbée par le capitalisme. Il s’agit d’une attaque frontale, destinée à déconstruire une certaine vision de l’être humain. Car, au-delà des débats philosophiques, par définition ouverts et libres, les conséquences politiques et sociales des idées issues des Anti-Lumières sont claires : elles justifient l’ordre ultralibéral avec son cortèges d’inégalités, d’injustices et d’atteintes à la démocratie.


Anne-Cécile Robert


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