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 Lettre n°9: L'événement


   Bataille dans un cimetière



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 Samedi 02 Juin 2007

 par André Bellon


Que reste-t-il, après l'élection présidentielle, des partis et des programmes ? Des clubs de supporters dont les vedettes ont un credo commun : la mondialisation et ses règles de la concurrence libre et non faussée.


Un monde meurt et son cadavre n’en finit pas d’occuper l’espace.
Félicitons nous, certes, de la mobilisation qui s’est faite autour de l’élection présidentielle. Elle est la preuve d’une recherche. Mais regrettons qu’elle n’ait souvent mobilisé qu’autour d’enjeux insignifiants, qu’aucun vrai débat de fond n’ait eu lieu.
Inquiétons nous aussi du fait que l’esprit partisan submerge l’esprit critique, que les fans de Ségolène Royal, au lieu d’analyser les causes de la défaite, développent des arguments imbéciles, proches de l’adoration religieuse, pour tenter de transformer le cuisant (six points d’écart) troisième échec présidentiel du PS en quasi victoire.
Remarquons finalement que le taux de participation peut être la meilleure et la pire des choses : la meilleure si cette vague débouche enfin sur un renouveau de la citoyenneté ; la pire si les électeurs ne se sentent plus que des supporters, calés sur les sondages, porteurs de ballons bleus ou roses et conviés à appuyer un club plutôt qu’à exprimer réellement des choix civiques et politiques. D’ailleurs, l’évolution de l’UMP comme celle du PS révèle une profonde transformation des partis politiques où la militance sociale et la construction politique des adhérents disparaît au profit d’une personnalisation à outrance. Et c’est parce qu’on ne se rend même plus compte que les camps en présence sont souvent d’accord sur l’essentiel qu’on s’étonne que certains de leurs membres éminents puissent passer d’un camp à l’autre ; c’est tout simplement parce qu’ils jouent le même jeu, qu’ils poursuivent le même objectif, tout comme un footballeur peut passer d’un club à un autre sous réserve d’une bonne négociation.

L’affrontement des deux principaux camps, masquant à peine la domination d’un seul parti de fond symbolisé par le oui au traité européen, tend à instaurer, avec l’aide des médias, la domination d’un bipartisme réducteur. L’aventure Bayrou de troisième force s’est heurtée à une puissante réaction des deux formations dominantes, de la grande presse (Le Monde, Libération, etc.) mais aussi de certains intellectuels ; quant aux timides essais des « antilibéraux » pour sortir du carcan de la pensée unique, ils se sont eux-mêmes échoués sur le « vote utile » en acceptant, pour l’essentiel et par avance, une allégeance au PS et à sa candidate partisane du oui au référendum. Quoi qu’on pense de ces tentatives, elles n’ont suscité aucun débat politique, tout au plus des réactions claniques.

Aujourd’hui, les programmes offerts aux citoyens sont verrouillés par la mondialisation et ses chiens de garde que sont le FMI, la Banque mondiale, les institutions de Bruxelles, etc. Au cours de l’élection présidentielle, tout a été fait par les deux principaux partis pour donner des gages à ces gardiens de l’ordre mondial, pour ignorer, gommer, le résultat du référendum du 29 mai 2005 qui, seul, avait troublé l’ordre établi. Pour l’UMP, la chose fut simple. Marginaux avaient été les opposants. Pour le PS, le congrès les fit rentrer dans le rang, sans grande résistance de leur part d’ailleurs ; la désignation du candidat les élimina ensuite, sondages à l’appui. On oublia de même les trois millions de manifestants contre le CPE en 2006 : molle défense du code du travail pour le PS, proposition du contrat unique cher au MEDEF pour M. Sarkozy.

Nous assistons à la fin d’une époque. Certains nous parlent déjà –pour notre bien évidemment- de post-démocratie, de disparition de la vie politique telle que nous l’avons connue. Ils voient dans la compétition formelle de gens conformes, semblable à la Star Academy, un signe de modernisation bénéfique du jeu politique. Bonne nouvelle pour eux en effet : l’essentiel (l’ordre économique et social) n’est plus en cause.
Certains en tirent la conclusion qu’il faut soutenir sans états d’âmes un parti dit socialiste, devenu simple acteur inactif d’un libéralisme soi-disant apolitique, au prétexte d’une solidarité de gauche. C’est une manière commode d’accepter la fatalité de la mondialisation et de se donner bonne conscience. Mais sauver les apparences revient-il à sauver les meubles ? Depuis deux décennies, des responsables du PS expliquent qu’il leur faut bien du courage pour s’opposer, au nom des contraintes, aux aspirations de leurs propres électeurs. Apparemment, il a fallu bien du temps à nombre de ceux-ci pour en tirer une conséquence bien naturelle, à savoir ne plus voter pour eux. On peut s’étonner que, dans la foulée, beaucoup aient voté pour une droite dure. Mais on peut juger aussi qu’on pardonne plus facilement à la droite qu’à la gauche de promouvoir une politique de droite et que, de ce fait, Nicolas Sarkozy apparaissait moins ambigu. Sur fond global de dépolitisation, il a réussi à se faire passer pour le candidat du changement.

On peut, version pessimiste, considérer que gauche et droite ont perdu toute signification. On peut aussi, version optimiste, penser qu’elles sont dévoyées par des gens qui usurpent leurs étiquettes, que la gauche doit être réaffirmée, non pas par la création d’une énième chapelle, mais par la mise en lumière des vrais clivages qui traversent la société.

Clivages ne veut pas dire discussions sans fins sur le sexe des anges. C’est tout simplement, au contraire, redécouvrir le sens de la volonté dans la vie publique et celui du combat social contre un ordre économique qui est plus que jamais la caricature de lui-même. Il est trop simple de dire que le peuple est aujourd’hui à droite. Bien au contraire, les citoyens ont su dire non le 29 mai 2005, le mouvement social a été massif contre le CPE. Mais aucune traduction politique n’a pu en être faite, les deux principaux partis étant d’accord pour minimiser, sinon effacer, ces contestations. Qui peut dire ce qu’aurait été le score final de la gauche si le PS, au lieu de suivre les sondages et les médias, avait présenté une candidature plus à gauche, ou si l’un des partisans socialistes du « non » s’était présenté en dehors de son parti ?
Ce sont les responsables politiques qui sont conservateurs, qui dépolitisent en se mettant en scène, qui démissionnent devant les contraintes économiques et internationales, qui se soumettent aux dieux du moment : marché, mondialisation, Europe libérale,… et aux intérêts qu’ils représentent. D’ailleurs, les deux candidats du second tour n’étaient–ils pas, chacun à sa manière, des disciples de Tony Blair ? Mme Royal a toujours pris pour modèle le premier ministre travailliste tandis que M. Sarkozy se prépare à en appliquer la politique.

Dire non à cet enterrement de la vie politique, c’est refuser l’idéologie de la fatalité, c’est combattre le « Contre le chômage, nous avons tout essayé » de François Mitterrand ou le « Je ne crois pas qu’il faille tout attendre de l’État » de Lionel Jospin lors de l’affaire Michelin. Ces discours d’enlisement se sont appuyés sur une critique féroce des concepts d’État, de nation et de souveraineté populaire. Car la vie politique, depuis plus de vingt ans, a été cette continuité des attaques contre ces principes républicains. Paradoxe, c’est Nicolas Sarkozy qui s’est fait le chantre du volontarisme allant jusqu’à affirmer aux Français : « je vous protégerai ».

On ne peut éviter une réflexion nouvelle sur les relations de la France avec les grandes organisations (OMC, FMI, Banque mondiale) comme d’ailleurs sur sa place dans une Europe dont l’objectif sous-jacent – remettre en cause la démocratie – est de plus en plus apparent. À gauche, la critique de l’ordre économique – et non pas son acceptation servile – doit revenir au cœur des discussions.
Il ne s’agit plus de regarder l’affrontement entre deux partis qui ignorent les aspirations et les drames vécus de leurs citoyens. Il faut au contraire un changement profond des méthodes et de la direction politique, une revitalisation de la démocratie à partir d’une affirmation nouvelle issue de la volonté populaire. Devant les tombes dans lesquelles on cherche à enterrer les vrais enjeux, il faut bouleverser le jeu. La nécessité d’une constituante que nous avons déjà appelée de nos vœux est de plus en plus évidente. Elle est le point de passage obligé pour une représentation politique enfin conforme aux réalités sociales de notre pays.


André Bellon


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